Cher passant que je ne connais pas.


Je dois bien avouer que tu m'as fait pleurer un peu, malgré nous. Mais tu m'as fait sourire aussi, et chaque petite esquisse de bonheur est bonne à prendre.


C'était un jour morne, et j'avais le cafard. A la télé, à la radio, sur le net, partout : impossible d'y échapper, les nouvelles étaient toutes mauvaises. Le monde était toujours aussi fou, les gens à bout, notre terre en souffrance dans une indifférence globale, et je m'interrogeais sur mon propre devenir aux allures incertaines.

J'avais le front appuyé à la fenêtre, les yeux perdus au loin sur les monts brumeux qui tendaient à se fondre sur le gris du ciel. En bas, de la plaine à ma rue, le paysage n'était qu'un vaste flou au travers de la buée déposée par mon souffle.

Comme un réflexe, j'ai essuyé d'un revers de manche la plaque de vapeur, et je t'ai vu apparaître au coin de la rue et au coin de ma fenêtre.

Dans ton grand manteau bleu marine et ton bonnet noir, tu étais assez élégant, et ton sourire rayonnait. Ton regard aux pattes de bonheur sur les coins couvait d'un tendre amour inimitable une petite tête brune aux cheveux bouclés sous un bonnet à oreilles de lapin blanches. Dans un gros blouson pourpre flottait une fillette à la jupe et aux collants blancs, les pieds dans de grandes bottes sombres.

Elle courait autour de toi en sautillant comme un lièvre, satellite de ton monde, ralentissant considérablement ton avancée déjà peu aisée sur le trottoir blanc de neige.

Elle a glissé soudain, et avec une vitesse incroyable et une maîtrise parfaite, tu l'as rattrapée d'un bras solide. J'avoue avoir été agréablement surprise quand juste après, vous avez éclaté de rire. Tes lèvres ont prononcé des mots qui avaient l'air posés, qui lui ont fait hocher la tête. Elle s'est relevée, s'est agrippée à ton manteau, et les yeux rivés au sol, elle a avancé avec précaution le temps de quelques pas.

Puis elle a lâché le manteau, t'as laissé faire un pas de plus qu'elle, et a fixé la trace nette de tes chaussures sur le trottoir jadis immaculé. Tu t'es arrêté pour la regarder pendant que je perdais l'image.

J'ai ré-essuyé ma vitre pour mieux vous observer, consciente de me faire l'effet d'une voyeuse. Ce moment n'était pas à moi, et ce n'est pas dans mes habitudes d'être intrusive... Mais il y avait tant de douceur dans cette scène d'un quotidien certes probablement banal à vos yeux, mais si attirant ;
C'est une douceur que je crains de ne jamais connaître, tu sais, alors par procuration, juste un instant...

Je repris mon espionnage et je l'ai vue, heureuse et concentrée, mordant un peu sa lèvre inférieure, mettre à grand peine ses petits pieds bottés dans les empreintes laissées par les tiens, jubilant à chaque réussite. Tu marchais à l'envers en souriant, un air de fierté adorable sur le visage. Je sentais le sourire naître sur mon propre visage à la vue de votre complicité innocente.

Vous avez parcouru plusieurs mètres ainsi, m'offrant un spectacle m'emplissant autant de détresse jalouse que de gratitude pour la beauté de la vie. Vous écriviez de vos gestes la poésie du coeur dont j'ai rêvé toute ma vie d'enfant, dont je rêve encore si souvent aujourd'hui, différemment.

Je changeais de côté de la fenêtre pour continuer à vous suivre, et la limite de mon champ de vision se profilait quand tes lèvres ont bougé à nouveau et tu lui as tendu la main. Elle n'a pas hésité une seule seconde. En un bond, elle s'était rapprochée de toi, et elle logea sa petite main gantée dans la tienne, que tu agrippa doucement, avant de t'en retourner à ton chemin, l'enfant à tes côtés.

J'ai regardé vos dos s'éloigner comme un générique de fin d'épisode, et j'ai senti une larme couler sur ma joue.

Ce que j'ai pu t'envier, cher passant, ce moment d'infinie normalité teintée d'amour, cette chance que vous aviez tous deux de pouvoir le vivre en toute insouciance. Je me suis demandée si ce bonheur innocent transcendait la blessure d'une absence, car vous n'étiez que tous les deux, ou si le bonheur était encore plus grand au bout du chemin, car vous y seriez trois...

Par moment, j'oublie que le bonheur peut trouver son chemin même sous des avalanches de malheurs, j'oublie que ces instants sont aussi plus que des rêves : il est des personnes pour qui ils existent, c'est de l'ordre du possible, et c'est formidable.
Et même si je n'y ai pas encore droit, que je n'y aurais peut-être jamais droit, ça laisse quand même de l'espoir. L'espoir que cette petite fille là qui a connu la chaleur de ta main aimante de parent, plus tard, n'aura pas de gouffre froid au creux de l'âme, de vide au sein d'elle-même. Qu'elle fera de cette graine de tendresse un arbre somptueux aux cents ramifications autour d'elle.


Tu n'as pas conscience d'avoir partagé ce moment avec moi, je n'aurais pas dû en être, mais tu ne m'en voudras pas n'est-ce-pas ? Tu es bien au-delà de ça. 
Merci d'avoir croisé mon 'chemin', l'air de rien.


Peut-être un jour, le miracle aura lieu pour moi aussi, et j'aurais à mon tour une petite main candide à prendre dans la mienne, pour lui montrer des pas d'amour allant vers demain.

Ce jour là, je me souviendrai de toi, et de ta petite aux boucles noires. Je me souviendrais de la valeur du quotidien que n'ont pas certains. Je me rappellerai que la chance se partage de bien des façons, et une fois encore, qu'un sourire peut naître même au milieu des larmes.