Le ciel délavé, de gris s'est teinté, et depuis des heures, il pleure.
Allons, tout va bien pour lui, les larmes sont parfois de bonheur.

Petites goutellettes ou longs filaments qui s'écoulent
L'eau lave le sol et nourrit la Terre que ses enfants foulent.
Un ressourcement nécessaire, presque intime sans vive lumière..
Image pâle et éphémère, aquarellée de pastels ordinaires.
Et bientôt le soleil en révèlera la beauté irisée, jusqu'ici camouflée.

☂☂

J'ai longtemps détesté la pluie... toute mon adolescence en fait.

Temps froid. Ciel morne et gris. Souvent accompagnée d'un vent magistral, excluant l'usage du parapluie pour s'en protéger. Vêtements souvent inconfortables pour y faire face. L'eau coulait à flots, en moi et autour de moi. Cela me déprimait au delà des mots.

Je n'aimais que les petites pluies fines et éparses des jours où le soleil transperçait quand même les nuages. Souvent au printemps ou en été. Où l'on pouvait sortir en débardeur, être trempé, mais tout de même avoir relativement chaud. Où l'on pouvait voir immédiatement le monde s'illuminer et s'iriser dans le mariage du feu et de l'eau..

Je suis une fille du sud. Une enfant du soleil. J'ai grandi en Provence et sur les bords de la Camargue, bercée par les senteurs de la Garrigue et le mistral.
Gamine, je n'avais trop rien contre la pluie, mais ce n'était pas si souvent. Mon bonheur c'était marcher pieds nus sur les carreaux ou dans l'herbe presque pailleuse, se poser en mode lézard sur une pierre chaude offerte à la lumière, en écoutant les cigales et en respirant le thym sauvage. C'était passer sa vie en t-shirt et finir l'été avec une peau presque noire d'avoir trop crapahuté au-dehors.

Curieux, j'ai l'impression que la pluie s'est faite plus présente à mesure que je grandissais, me déplaçant petit à petit toujours plus vers ce que nos ancêtres s'amusaient à appeler "le Nord"... Peut-être était-ce à cause de ce surplus de pluie que c'était compliqué. Peut-être était-ce surtout parce que c'était compliqué que je la voyais plus.
Elle avait au moins un avantage. La pluie offre une excuse pour avoir un visage dégoulinant d'eau quand on s'était promis de ne plus pleurer...

Heureusement, j'ai évolué. J'ai beaucoup ouvert mes horizons. Et je ne suis plus tellement une fille du sud.
Je reste une enfant du soleil à bien des égards, et je garde une certaine affection envers les caractéristiques de mes racines, mais j'ai tant changé que mes coups de coeur régionaux se situent plus en montagne ou en Bretagne, où je rêve de m'installer un jour !
J'ai toujours un grand besoin de soleil. Je l'aime toujours d'un amour fou, notre chaleureuse étoile. Mais mon moral n'en dépend plus entièrement.
De toutes les pluies, les fines restent mes favorites. Elles ont un petit côté magique indéniable. Mais j'ai également appris à aimer les autres. J'ai ré-appris à aimer la pluie. À la voir pour ce qu'elle est. À deceler sa richesse.

La pluie, c'est tant de chose.
Certaines que je ne vois peut-être pas encore, ou auxquelles je ne pense pas là aujourd'hui. Mais c'en est surtout une : c'est le ciel qui pleure de la vie sur les champs et dans les rigoles.

C'est la vie qui creuse des sillons par delà nos routes. Un arrosage automatique naturel en somme, qui prend soin du vivant. Renflouant certaines réserves, apportant l'eau au sein des terres, nourrissant des racines de plantes, balayant des poussières et feuilles mortes... C'est le monde qui se nettoie et qui s'abreuve. C'est la nature qui allaite ses enfants.

C'est aussi une autre version des couleurs, moins contrastées. Un filtre un peu terne qu'il faut apprendre à re-décorer autrement. Une invitation à la créativité, à un peu plus d'introspection aussi peut-être, à repenser les choses, les voir sous un autre angle..

C'est une vague de fraîcheur qui déferle dans l'atmosphère et qui en purifie les effluves. C'est une danse de l'invisible derrière le balet des perles d'eau qui tombent en rideau.

C'est cette même eau qui s'abat plus ou moins fortement sur le monde des hommes pour se rappeler à leur bon souvenir, avec plus ou moins d'insistance.
Les jeunes enfants, souvent, le comprennent. Vous les verriez dans la cour ou le parc : ils savourent le contact de l'eau sur leur peau, la joie qui fuse au moment de sauter dans les flaques, la fascination pour les petits courants qui forment les écoulements, ils goûtent la pluie qui leur tombe sur la langue (quand elle n'est pas sablonneuse, bien sûr), ils guettent l'arc-en-ciel qui peut surgir au moindre rayon de soleil. Ils jubilent, et rien n'arrête leurs jeux. Pour eux, le k-way et les bottes en caoutchouc ne sont pas une mauvaise nouvelle au départ, c'est un autre amusement, une redécouverte.
Bien sûr, pour la plupart, ils râlent comme tout le monde une fois trempés et transis de froid, mais un changement de tenue, et ils sont repartis. Ils savent que ce n'est pas la faute de la pluie.. Il m'aura fallu rencontrer une adorable petite de trois ans et demi, pleine de sagesse, pour m'en souvenir.

Je sors encore assez peu les jours de pluie, et je ne vais jamais bien loin. Je me sens "chat" frileux, et j'ai toujours globalement moins d'énergie les jours gris. Mais je n'ai plus le même rapport à la pluie, et j'espère continuer sur cette voie là.
Je ne lui en veux plus de faire son travail salutraire, au contraire, je l'en remercie. J'ai ré-appris à aimer la regarder tomber, à la savoir présente, à guetter les traces de son passage quand arrive l'éclaircie... L'exercice est encore conscient, mais il finira par être intuitif et fluide.
Je la regarde, et j'essaie de voir ce qu'elle est, ce qu'elle nous apporte. Chaque fois que j'y parviens, cela la rend belle. Tellement belle.

Depuis que j'ai quitté l'univers du mistral, je me suis découvert une petite joie subtile et inattendue. J'ai pris un grand plaisir lorsque j'ai rassemblé mon matériel de sortie "pour la pluie" : des bottes bleu-nuit en caoutchouc, assez moches au final, mais relativement confortables, pas trop glissantes, et "waterproof"; une veste imperméable tombant jusqu'aux genous, assez tristounette, mais très pratique; et un parapluie "créatif" ! Sombre sur le dessus, mais avec un magnifique motif à l'intérieur ! Comme un petit rappel pour quand j'oublie: "le ciel bleu est au-dedans".

Ainsi équipée, je me doute que je ne ressemble pas à grand chose, mais je m'en fiche. Parce que moi, je peux à nouveau sauter dans les flaques, tendre la main pour sentir l'eau glisser sur mes doigts, sans être transie de froid ensuite. Je peux à nouveau rencontrer la pluie, et la regarder à l'oeuvre quand la fenêtre ne me suffit pas, et partir en quête du pieds de l'arc-en-ciel à venir (sait-on jamais).
Et honnêtement : que serait un monde sans pluie ?

lapluie

Enfin tout ça pour dire... Depuis trois jours, il pleut ! Mais ça va quand même pas trop mal ici ! J'espère que chez vous aussi !