Nous sommes allés voir les feux d'artifices du 14 juillet.

Habituellement, on passe à côté. On oublie la date. On se laisse dépasser. Il y a toujours une raison "qui fait que"..
Cette année, on y a pensé, et il n'y a eu aucun élément perturbateur pour nous empêcher d'y aller. On a même pris le temps de s'y rendre à pieds. On a bien fait. Nous n'aurions pas cru qu'il y ait tant de monde dans ce petit coin à ras de montagne, et pourtant, quelle foule, mes amis ! Comme si nombre des habitants de villages voisins s'étaient réunis.

Heureusement, c'était une foule "relative", globalement disciplinée, et bien étalée là où nous nous sommes posés. On pouvait encore largement respirer, je n'ai pas paniqué. J'ai assisté plusieurs fois aux célèbres feux de Monteux, avant, c'était autre chose. On ne parle alors plus de foule mais de marée humaine, laquelle grossissait d'année en année. Là au moins, c'était beaucoup plus calme.

Il faut dire que la joie enfantine qui m'animait à l'idée des feux d'artifices avait débuté au moment même de franchir ma porte. Elle agissait comme un rempart contre tout le reste. Je suis une vraie gosse quand il s'agit de feux d'artifices. Je mets sur orbite leur éventuels coûts à tous les niveaux et tout ce qui va avec. Il y a des choses comme ça où on arrive à faire abstraction du monde pour simplement profiter. Et puis, c'est beau ce côté de la science et de la chimie, cette alchimie des composants du tableau périodique. Cuivre, Zinc, Baryum... L'art de doser, mélanger, agencer, pour faire naître des rêves dans le ciel. Enfin bref, j'étais comme une gamine qui trépigne d'impatience.

Vous connaissez cette jubilation grandissante, celle de l'anticipation, saupoudrée de surprise. On sait ce qu'on va voir, on a vraiment envie de le voir, sans vraiment savoir comment ce sera. Simplement empli de la certitude que ce sera magique. Les feux ont cette capacité incroyable de ne jamais véritablement décevoir..

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On s'installe dans le noir, ou vaguement baignant dans la clarté de quelques réverbères suivant où l'on est situé, les yeux rivés sur la voûte sombre dessinée par la nuit. On cherche les étoiles qui scintillent discrètement, épinglées dans le ciel dans un savant désordre... On attend. On se souvient des feux passés, on imagine ceux de demain. On rêve et on plonge en pensées dans un monde qui fait oublier les rumeurs agitées des gens autour de nous.

Et puis le grand soupir de contentement général quand les lampadaires dérobent leur éclairage, le premier pétard qui s'envole pour sonner le coup d'envoi, le silence presque religieux qui s'installe juste à cet instant, et les premières notes de musiques qui s'élèvent dans l'atmosphère..
Et le feu qui démarre dans un assourdissant bruit de canon.

C'est tout le public qui vibre à l'unisson en ressentant ces premières vibrations. Des "ooh" chuchotés, des "ahh" murmurés, quelques pleurs d'enfants peu habitués, puis le retour d'un silence subjugué dès la deuxième volée... à peine troublé par les petits cris de joie et d'excitation qui ponctuent les grands moments du spectacle.

La triste conscience de l'éphémère se laisse absorber par le bonheur innocent de l'instant aux airs d'éternité. Il y a tant à ressentir et tant à voir qu'on ne sait où donner de la tête. C'est parti pour un moment de fête.

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Les premières salves de magie se dispersent et s'évaporent lentement, retombant des hauteurs.. Elles dessinent des volutes, des toiles et des nuages de fumée qui créent des motifs. Ils se croisent et se mélangent, ils zèbrent le ciel, et soudain reflètent les couleurs des feux qui éclatent tout autour au son de la mélodie diffusée par hauts-parleurs. Les bordées s'enchaînent en rythme, effrénées et superbes. Un voile fin, gris perle, s'accumule dans le fond où s'accrochent et glissent des fusées sifflantes, disparaissant à chaque petit temps mort.

C'est un orage prestigieux qui rugit ce soir. Coup de tonnerre après coup de tonnerre, des gerbes d’étincelles frétillent en tentant d'atteindre les étoiles désormais invisibles. Des pétards fusent avec panache, certains ondulent, d'autre décrivent une courbe, les derniers partent tout droit. Tout "pope" et explose en resplendissants bouquets de fleurs multicolores. Par moment, on y voit comme en plein jour. On peut apercevoir rapidement les yeux écarquillés d'émerveillement sur les visages des plus jeunes, comme sur ceux enchantés des adultes retombés en enfance. On sent le sourire qui s'étire sur notre propre visage..

Un tremblement, une détonation, et des fontaines de feu jaillissent de la terre, ruant dans l'air comme des chevaux sauvages. En arrière plan, des boules de lumière montent en tournoyant sur elle-même, dans un adorable crépitement. Puis d'immenses rosaces en pointillés s'animent loin au dessus. Des rouges, des vertes, des bleues, des bicolores, et plus encore.

Certaines sont de petites loupiotes ressemblant à des têtards qui nagent dans une mare. Tout à coup elles se divisent en deux ou trois autres, pour disparaître presqu'aussitôt. D'autres se fracassent en centaines d'étincelles qui châtoient en retombant tout en douceur.

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Le bouquet final approche à grands pas déjà. On peut sentir la légère tension qui règne, comme une appréhension : que nous réserve-t-on ? Sera-t-il à la hauteur de nos "attentes" ?

Et voilà que dans un formidable tableau tonitruant les doutes s'envolent quand se dessinent des meutes de comètes artificielles aux traînes scintillantes. Elles dansent de tous les côtés, explosent en éclatantes houppes chamarrés. Quelques unes clignotent gentiment, des orbes lumineux coulent doucement depuis les cieux. Des poussières de fées envahissent le regard. Dans tous les sens, cela brille, grésille, pétille, frétille.
Alors surgissent les cascades de lumières, des pluies d'or et d'argent, et tout un océan d'étoiles éphémères qui papillonnent dans le soir, comme une orgie de miroitements colorés qui font tout oublier.

Après un final grandiose, c'est l'acclamation collective. Des voix et des applaudissements saluent les prouesses pyrotechniques, réalisées pour leur seul plaisir, avant que chacun ne s'en reparte d'où il était venu, des étoiles dans le coeur.

C'est toujours trop court, bien sûr, mais ça fait partie de la magie. Au moins, pour un soir, le ciel se sera embrasé de lucioles, et la foule à l'unisson aura vibré comme un seul homme.

J'avais le regard humide de penser à ceux qui avaient raté ce spectacle que j'aurais aimé leur faire connaître. Absents, bien que toujours là, dans une parcelle de moi.. curieusement, je me suis demandée à quoi pouvaient bien ressembler des feux d'artifices depuis l'espace...

Mais j'étais aussi toute en sourire et en souffle raccourcis, un boumboum ravi dans la poitrine, suspendue aux lumières rémanentes qui coloraient mon esprit; comme une enfant encore ébahie d'admiration après ces fééries éphémères. C'est ce que je souhaite retenir. Ce qui nourrit en moi autant la femme que la petite fille.

J'aime sentir que j'ai les yeux qui brillent.

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