J'ai encore rêvé de ces gais lurons... juste une rencontre hasardeuse imbibée de joie.. un songe palliatif, comme on en fait parfois.

Mon cerveau a à coeur depuis quelques années de me faire rêver, de ci de là, de tous ceux que j'ai laissé partir malgré moi.
Comme pour ma Libellule (avant de la retrouver) ou mon ange gardien, il m'offre une occasion de leur dire les mots que j'aurais du prononcer plus tôt, et de les serrer dans mes bras, au moins une dernière fois...

Curieux comme parfois, les souvenirs remontent, comment le coeur divague et qu'on s'accroche aux étoiles.

1danseuse

Ce n'est pas la première fois que je rêvais d'eux.
Voilà des années que de temps à autre, j'ai ces deux lutins qui s'invitent au creux de ma mémoire.
Oui je les baptise comme cela souvent : les gais lurons, les lutins joyeux, le duo de choc (ils étaient deux).... ils étaient toujours bienveillants, souriants et sautillants avec moi. Deux grands gosses au coeur sur la main. À jouer parfois des rôles mais qui leur allaient bien. Le paladin et le guerrier. Deux jeunes hommes de caractères, avec de belles valeurs, et ce qu'il faut de grain de folie contagieux. Deux belles personnes que j'ai eu la chance de côtoyer un temps.

Je leur dois beaucoup.
Ils m'avaient acceptée comme j'étais, sans chercher à comprendre, sans chercher à savoir tout ce que je leur cachais. Je ne me suis pour ainsi dire jamais sentie jugée avec eux.

Je les avais rencontré par hasard, avec d'autres, sur un jeu sur internet. J'étais encore avec Poire à l'époque, qui jouait aussi. Ça se battait parce que c'était le jeu (mais Poire était très mauvais perdant - étonnant, non ? - et il a fini par quitter le jeu). À force de discutailler sur les forums & co, je les ai trouvé très sympathiques, et souffrant de trop de solitude morale pour pas assez de physique, on s'est mis à parler un brin plus sérieusement... et à créer "un lien".
Ils me savaient malheureuse avec Poire, et me laissaient me plaindre un peu quand la marmite était trop pleine. Ils n'ont rien su de ma vie vraiment, mais j'avais le droit de m'épancher et de dire "je vais mal, j'ai envie de pleurer". Ils accueillaient, tout simplement. Et on passait à autre chose, je vivais un peu de leur vie par procuration, ça me changeait les idées.
Ils étaient au final ce qui ressemblait le plus à "des proches" dans ma vie, vu que je n'osais parler de rien à tous ceux que je voyais en vrai. Des mi-mots, des ombres de vérités plus crues... juste un soupçon d'échange pour supporter, et avancer.

Alors quand j'ai quitté Poire, que je me suis retrouvée seule chez moi, harcelée par ma mère, sans plus aucun ami à qui parler, ni but dans la vie, et avec pour seule envie, celle d'aller me jeter dans un fleuve, je me suis tournée vers eux. On a parlé encore un peu plus sérieusement, et j'ai fni par leur faire part de mon "malaise" : "j'en ai marre de tout, je veux partir" (sans en dire plus - bien sûr).
Ils m'ont alors aidée à chercher autre chose à faire, ailleurs. Grâce à eux, j'ai trouvé le courage de partir du jour au lendemain pour tenter de reconstruire quelque chose, loin des gens qui m'étaient toxiques. J'ai trouvé une école, un logement, un financement... tout ça avec leur aide, et pendant des mois, ils m'ont fait sortir (et rire !) régulièrement, pour que je ne sois pas trop seule. Ils ne m'ont jamais rien demandé en échange... On était presque devenus des amis.

Je leur dois des souvenirs festifs et légers. Des choses que je n'aurais jamais pensé faire, comme un morceau d'adolescence normale (comme boire un verre d'alcool (et dix !) ou visiter la cour d'une école de nuit après avoir enjambé le mur qui en bloquait l'accès... ah les jeunes !). C'était toujours gentillet, et il y en avait toujours un pour veilleur sur les deux autres... C'était incroyable. Plusieurs fois, je me suis demandée si tout ça n'était pas que dans ma tête... c'était si doux.

Je me souviens encore comment j'ai tout gâché.


Nous rentrions d'une soirée dans un bar après une balade en ville. Une délicieuse demi-journée au goût de quotidien normal. Le paladin avait un peu trop bu et était un peu pompette. Il marchait un peu n'importe comment, c'était amusant. Le guerrier était parfaitement clair, et chaperonnait notre petit trio, nous ramenant au bercail. Pour ma part, je n'avais consommé que quelques jus de fruits et une vodka, donc à part la fatigue, j'allais très bien.

Nous étions à pieds dans les rues mal éclairées. Le fond de l'air était frais. Pourtant, je crois que c'était en bordure d'été.
On parlait, on riait. Comme chaque fois avec eux. Je n'ai pas de mauvais souvenir avec aucun d'eux. Sauf celui-là, et c'était ma faute à moi.

Arrivés dans la cour de mon immeuble, qui était assez vaste, il n'y avait aucune lumière. J'y voyais donc très mal, et j'ai commencé à me sentir apeurée. J'avais une peur irraisonnée du noir, surtout hors de chez moi. C'était l'époque où sortir me coûtait de véritables crises de larmes et d'angoisse, mais je ne l'avais dit à personne. Ils étaient deux "exceptions". Je n'avais jamais eu peur avec eux, avant.

C'est là que le paladin, pour rire, a mis ses mains à plat sur mon dos pour me pousser en avant. "Aller, plus vite !", et il riait aux éclats. À l'époque toujours, tout contact non prévu me plongeait encore dans les pires des tourments, mais ils ne le savaient pas non plus. Je ne leur ai jamais dit ce qui s'était passé avant eux. Ils ne pouvaient pas deviner... mais sur l'instant j'aurais voulu mourir tant j'étais terrifiée. Je ne sais pas pourquoi d'un seul coup, ma tête a oublié avec qui j'étais... pourtant je ne risquais absolument rien.

Je continuais d'avancer, poussée par le paladin, sans voir où j'allais, manquant de tomber, et la peur grandissait... J'ai tenté de le supplier : "arrête, s'il te plaît arrête !".
Essayez de discuter avec une personne ayant un peu bu.. et puis il ne faisait rien de mal, ma demande n'était pas logique.. Le guerrier essayait de le calmer de sa voix, et de m'apaiser du regard. Je le sentais bien, mais j'avais tellement peur. Trop peur. J'avançais trop vite, sans voir où je mettais les pieds, et il y a avait ces mains sur mon dos dont je me sentais prisonnière... j'ai hurlé une dernière fois, presque de désespoir, pour que ça cesse, mais il ne m'entendait pas. Il riait, comme rit un enfant qui est toute à sa joie simple... Mais je ne voyais plus ni un enfant, ni le paladin... je sentais la cage et l'air qui s'en échappait.

C'est là que sans réfléchir, je me suis retournée pour le gifler.

J'entends encore les sons.
L'inspiration de stupeur du guerrier, le grognement de surprise qui mit fin au rire du paladin, et le bruit de ses lunettes tombant sur le goudron plus noir encore que tout le reste autour de nous. Ce tintement léger, à peine audible, mais si tristement éclatant dans ma tête, et qui m'a fait réaliser ce que je venais de faire. Ce n'était pas lui..
Oui c'était éclatant en moi à cet instant. De honte et de douleur. J'ai su. Comme si je pouvais voir d'avance la suite des évènements...
Ma grand mère me l'avait dit. C'est seulement là que j'ai compris... trop tard. Ce bruit, c'était notre amitié débutante que je venais de disloquer. C'était comme un cristal qui tombe et se brise. Comme un miroir qui se fend et explose en milliers d'éclats. C'était le bruit d'une erreur qui ne se répare pas.


J'ai bien essayé de retourner le voir. Au moins deux fois dans ma mémoire. Il ne m'a plus ouvert sa porte. Il n'a plus répondu aux messages. Le guerrier étant son ami de toujours, je n'ai plus osé aller vers lui non plus. J'étais morte de honte... et j'avais peur de moi.

Tout s'est terminé comme ça.

Depuis, dix ans ont passé.
Depuis, je sais ce qui s'est passé. J'ai affronté mon démon tapi dans l'ombre. Je pense même l'avoir défait... mais ça ne fait pas revenir en arrière : le passé est passé. Dix années à ruminer ce regret.

Pourtant on me l'avait dit. "Frappe une personne que tu aimes, et le lien, s'il n'est pas détruit, n'est plus jamais le même."
Oh ma chère grand-mère, je ne savais pas. Je n'ai compris que ce jour-là. Si seulement je t'avais comprise avant... j'aurais remis en question bien des choses plus tôt. Un seul geste peut tout changer. C'est effrayant lorsqu'on le sait.


Par moment, ils me manquent. Je les aimais vraiment beaucoup.
Et je n'ai pas été à la hauteur. Cela arrive, je sais. Mais c'est toujours triste malgré tout.


Comme je suis une personne un peu 'bizarre' qui fait des trucs étranges, j'ai cherché plusieurs fois leurs noms sur la toile au fil des ans, pour savoir ce qu'ils devenaient. J'ai épié en silence ce que je pouvais, en croisant les doigts pour que tout se passe bien pour eux. Et par moment, je les ai simplement perdus totalement de vue.
Je leur ai envoyé en pensées des mots d'excuses, et des mots d'affection baignée de gratitude pour ces moments passés ensemble... des encouragements et des espoirs de douce vie, parce qu'ils méritaient l'un comme l'autre que tout se passe au mieux.

J'aurais sûrement du leur écrire, mais je n'ai pas osé. Je suis parfois si lâche... je craignais de trouver porte close... qu'ils aient ou non tout oublié..
L'ont ils su, à quel point j'étais désolée ?
J'aurais aimé saisir une chance de le leur dire, avant de les laisser partir...
Aujourd'hui je n'ose plus, et moins encore à mesure que le temps passe, mais je ne peux m'empêcher d'y penser. Je crois que je ne les oublierais jamais.

Je demande s'il y a beaucoup de gens sur Terre qui trouveraient ça non-anormal et chouette de recevoir, une décennie plus tard, quelques petits mots dans un email ou au dos d'une carte.. "Pardon. Et Merci pour tout. Bonne route... Amicalement,"; signé du nom d'une ancienne connaissance - ou pas signée du tout.
J'imagine que ça dépendrait du souvenir qu'on en a gardé.
Je préfère ne pas raviver celui que j'ai bien pu laisser...

Même si cette nuit dans mon songe, tous deux me souriaient.