L'aube est le crépuscule du matin. L'heure bleue avant l'heure dorée. Avant que l'aurore ne cueille les gens au fond du lit par le truchement du réveil. C'est l'éveil du soleil, et une petite merveille.

Ceux qui se sont déjà levés pour attendre l'aube savent que tous les autres ratent le plus mystique des spectacles. Ceux qui sont allés marcher à sa rencontre se souviennent du picotement de bonheur qui titillent les doigts au fond de leurs poches.
L'apparition de l'aube, l'éclosion de l'aurore, l'éveil du ciel et de la terre. La relève du monde nocturne par celui diurne... C'est un univers à part.
Surtout certains matins, - en hors saison la plupart du temps, mais pas toujours -, quand la nature par pudeur dresse en paravent un voile de mystère, pendant qu'elle s'apprête.

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Avez vous déjà marché sur un chemin de terre au milieu de la brume ?

C'est comme marcher dans un tableau. Comme franchir un portail vers une autre planète. Une autre dimension, moins commune..

Le monde n'est qu'ombre grise et couleurs dé-saturées. La vie presque en noir et blanc dans un souffle humide, et léger.
Dans ce monde de silence et de frêles silhouettes sombres, seuls quelques sons résonnent. Quelques bruits d'animaux, parfois le bruit de l'eau... et l'écho étouffé de nos pas peu pressés. Ils racontent une histoire, qui fait peur ou rêver. Peur les premières fois surtout, quand on n'est pas habitué. Rêver ensuite, quand on l'a apprivoisé.

Sous ses airs inintelligibles, il nous appelle, cet ailleurs qui est pourtant d'ici. Il partage avec nous ses secrets et fantaisies. Il offre sa finesse, emmitouflée dans un tissu cendré, ses soupirs enveloppés dans une ouate argentée.

À mesure que l'on progresse dans ce décor surréaliste, des tâches se dessinent, des détails apparaissent. Devant nos yeux, un chemin se trace. Ce qui était derrière nous se floute et s'efface. Suspendu dans l'espace et le temps, c'est chaque fois mon sentiment.
Impossible de voir trop loin, ni derrière, ni devant. Ce qui est dépassé est passé, le reste est difficile à deviner. Comme une allégorie de la vie. Comme un jeu de miroir, aussi. Rien ne ressemble à ce qu'il est. Tout n'est qu'impression et sensation. La brume est un présent, invitant à l'introspection.

Et l'heure avance en rythme avec nos nonchalantes enjambées. La brume lentement s'amoindrit, la lumière prend peu à peu vie. Les couleurs se dévoilent, petit à petit. Quelques sons divers et variés commencent à s'élever aussi, loin là bas, derrière le voile gris.

C'est une atmosphère encore  très fantomatique qui règne tout autour. Une illusion de tous les possibles, qu'il suffirait de peindre. Le temps s'écoule et se déroule comme un livre dont on tourne les pages avec soin. Seul au monde pour un instant, au milieu de rien. Des gouttes d'ivresse au bout des cils et sur les lèvres, la saveur du matin.

C'est l'heure des oiseaux et de l'échappée des étoiles qui doucement se maquillent sur la voûte gris-bleutée. On peut encore croiser, au détour d'un sentier, un lapin de garenne, ou un goupil cherchant à manger. Bientôt il y aura trop d'activité dans l'air pour espérer les voir rester.
Pour le moment, les rencontrer c'est partager quelque chose de particulier. C'est se taire si ce n'était déjà fait, et s'arrêter. C'est retenir son souffle et admirer. C'est parfois croiser nos regards et se toiser. Quelques secondes, se connecter... La nature est belle, dans ces instants plus que jamais.

Avez vous déjà humé ce sentiment d'humanité, et de liberté ?

Pourtant nous sommes alors prisonnier d'un cercle réduit de visibilité... Oui mais le coeur sait. Aucun chemin n'est totalement dessiné. Le jour n'est pas encore éblouissant de ses horaires à respecter, des dorures de ses cages acceptées. Ce ne sont que les prémices d'un temps qui vient après. C'est de lui dont on est affranchi quand on quitte son lit au deux tiers de la nuit.

Arrive l'heure d'or et de la chaleur qui rampe dans les fourrés. Elle cherche sa route. Ce n'est pas évident, car tout est mouillé. Les herbes, les arbres, les buissons, sont comme couverts de rosée. Il suffit d'un rai de lumière qui perce la brume, et tout se met à scintiller. C'est un paysage de diamants frais, de ceux que tout l'or du monde ne saurait acheter.

On ne marche plus, on vogue, porté par cette nouvelle dimension et sa beauté. Tout est doux et léger, même si sous les mailles, on a la peau qui continue à frissoner. Le paysage prend vie, il se colore lentement, comme par magie, et on a l'impression que c'est nous, le peintre de génie. Ce sont nos pas qui jettent des couleurs, notre souffle qui réveille les choeurs, d'insectes, d'oiseaux.. C'est notre regard qui rend le tout encore plus beau. On vibre à l'unisson de cette sortie de stase du monde qui nous entoure, on est vivant comme jamais, et débordant d'amour.

Mais toujours le temps nous rattrape. On ne peut passer sa vie à rêver.

Et petit à petit, la brume se dissipe, et disparaît. Le monde des hommes se met à ronfler et bouger. Le Soleil vient noyer les champs, les privant bientôt de leurs perles irisées. On commence déjà, sans même le vouloir, à marcher plus vite, et à regarder plus droit devant. L'instant de grâce est passé.

Mais le souvenir du cocon de la brume, cette douceur du moment conscientisé, pleinement vécu, cette joie de faire partie d'un tout... il suffit d'y songer pour le faire perdurer, et garder un sourire qui court sur les joues.