Oui, je suis partie.

Par morceaux. Par un chemin sinueux, avec des retours à la cases départ. Il m'a fallu du temps pour y arriver, pour me détacher. Pour gagner ma liberté.
Une liberté qu'il a fallu que je conserve à tout prix pour avoir une chance de me retrouver, me rencontrer, m'apprivoiser... me reconstruire.


Je savais ce que ça voulait dire, partir.
Je savais que c'était renoncer à certaines choses pour en obtenir de nouvelles. Tout choix est en partie une renonciation. Il y a ce à quoi on dit "non", ce à quoi on dit "oui", et ce qu'on perd dans la partie, parce que c'est ainsi.

En m'éloignant de la demeure familiale, je savais pertinemment que je perdais mon droit à "m'exprimer" sur ce qui pouvait s'y passer.
Oh je ne l'ai jamais bien senti ce droit là. Je me l'étais même interdit, parce que je croyais que c'était interdit, et que les faits tendaient à systématiquement le prouver. Je savais les conséquences potentielles de chaque ouverture de bouche, et j'ai finalement préféré la garder fermée, jusqu'à me murer dans un silence soigneusement dessiné.

Aujourd'hui c'est différent. Ce n'est pas peur que je parle plus. C'est par sentiment d'illégitimité. Je ne suis plus là bas pour voir, et vivre ce qui s'y passe. Je ne suis plus au courant de tout. Je n'ai pas tous les éléments en tête, pas une représentation fidèle des choses. Dans ces situations, comment ne pas se dire que je n'ai plus mon mot à dire sur quoi que ce soit.

Je le savais. C'est le risque que je prenais.

C'était ça ou me retrouver prisonnière, et laisser fondre mon envie d'avoir envie de vivre comme neige au soleil. J'avais besoin d'air, besoin d'espace, besoin de recul aussi. Besoin qu'on respecte cet infini besoin de solitude et de silence. Besoin de me ré-approprier mes pensées, mon corps, mes choix... ma vie. De réaliser que c'était ça, c'était ma vie.

Je ne voulais pas non plus me retrouver à m'occuper d'eux sans jamais avoir eu la chance d'essayer de m'occuper un peu de moi. Je sais que c'est le rôle qu'on me réservait - sans le vouloir, sans y penser, ça avait déjà commencé.
Cela me terrifiait. Je ne voulais pas. Je ne veux toujours pas.
Je me sens comme une femme dont on a volé l'enfance, et pris l'adolescence. Et moi je veux un bout de vie à moi, parce que j'ai commencé à croire que j'y avais droit.

C'est égoïste, je sais. Mais qu'on me pardonne, depuis que j'ai repris en main les aspects de ma tête et de mon existence, je considère que l'enfant ne doit pas être considéré comme redevable à son ou ses parents. Un enfant peut être reconnaissant pour ce qu'il a appris et reçu, mais cela ne l'oblige à rien. On ne lui donne pas la vie pour l'utiliser ensuite. C'est un choix personnel que l'on fait, et qu'on n'a pas à facturer.

Non, ce n'est pas mon devoir de m'occuper d'eux qui entrent progressivement dans une autre partie de leur vie.
N'allez pas croire que je ne culpabilise pas de les abandonner. Avant ça, je culpabilisais déjà, d'avoir ce sentiment de me démener pour eux, et de ne pas y arriver comme il fallait. Impuissante et inutile, et pourtant à déployer des montagnes d'énergie à essayer... J'ai renoncé.

Je ne sais pas ce que c'est que de s'occuper réellement de quelqu'un de malade, et désormais handicapé.
Mon père s'est retrouvé dans un fauteuil peu après mon départ de la maison, et je lutte déjà pour ne pas y voir de corrélation. Je me dis que ce serait arrivé même si j'étais restée. C'est surtout pour lui que j'ai si longtemps refusé de partir, et pas uniquement pour ne pas blesser ma mère.

Malgré la distance qu'il a toujours mise avec le monde, malgré les souvenirs que j'ai de lui, j'ai presque toujours adoré mon père.
Peut-être parce qu'il arrivait quand même à nous faire rire, même quand c'était pas folichon à la maison. Peut-être parce qu'il a failli partir plusieurs fois déjà, et que j'ai eu incroyablement peur de le perdre sans l'avoir vraiment rencontré. Mais aussi et surtout, parce que lui, je le comprenais un peu. Lui me ressemblait, à bien des égards, même s'il ne l'a jamais vu. Le nombre de fois que l'on m'a dit, comme en reproche ou en insulte, que j'étais bien la fille de mon père ! J'ai toujours pris ces mots râpeux pour des compliments..

Gérer la maladie avec handicap, ou être celui qui la vit. Je n'ai aucune idée réelle de la quantité de volonté et d'énergie qu'il faut pour assumer pareille tâche. Cela me semble hors de ma portée... Je ne peux pas en vouloir à quiconque de flancher.
Je suis même plutôt fière de ma mère qui, malgré ses imperfections, jusque là tenait bon. Fière de mon père qui s'est battu tout le long. Fière qu'ils aient tenté à leur façon de nous épargner, autant que possible, dans ce domaine.

Pourtant, ça tourne dans ma tête.
On parle de "placer" mon père. Au moins de façon temporaire. On lui en a parlé, mais chaque fois que revient le sujet : il a oublié.
Il oublie. De plus en plus de choses. Comme son père avant lui.
J'ai peur.

J'ai peur de l'Alzheimer qui avait rogné petit à petit l'homme qu'était mon grand père.. Qui déformait son cerveau entre deux regards de conscience qui transpiraient la souffrance : de reconnaître sans reconnaître, de se demander ce qu'il s'est passé, où on est passé, et de savoir qu'on allait à nouveau oublier, en laissant démunis ceux qu'on a aimés. Jusqu'à le faire disparaître..

Verrais-je un jour mon père, le regard hagard, sans mémoire de qui il est, tenter d'applatir un morceau de plastique avec une petite cuillère en marmonant ? Le verrais-je chercher dans un oubli brumeux mon prénom et mon lien avec lui ? Verrais-je ma mère tenir la main de l'homme qu'elle aime et qui ne la reconnaît plus ? Verrais-je pire encore ?

Je secoue la tête et je me force à ne plus y songer, autant que possible, mais en tâche de fond, mon cerveau laisse tourner les questions sans réponses, et il prévoit déjà le fil qui se déroule, parce qu'il est comme ça, et qu'il a déjà vu jusqu'où ça va parfois.

J'ai peur parce que je sais le lien qu'a mon père avec la mort, et qui ressemble furieusement à celui que j'ai eu moi-même avec elle.
Il souffre depuis plus de 30 ans. Sa maladie lui a ôté ce qu'il avait de plus cher. Elle a renforcé sa tendance à rester à l'écart. Elle lui coûte à tous les niveaux. Combien de fois a-t-il dit qu'il souhaitait mourir avant de devenir un poids ? Que sans notre mère, ce serait fait déjà... Combien de fois a-t-il hésité à tout arrêter ?
Je me suis toujours demandé si notre présence, à nous ses enfants, avait pu changer quoi que ce soit, sans jamais croire que ça soit possible. Dans le doute, je lui ai demandé chaque fois que j'en ai eu le courage : "Papa, vis s'il te plaît. Vis pour nous. On a besoin de toi. J'ai besoin de toi." M'a-t-il seulement entendue ?

J'ignore comment il a pu évolué ces dernières années où je m'étais déjà un peu éloignée, mais je sais une chose. S'il n'a pas évolué, je dois m'attendre à ce qu'il se laisse mourir. Voire qu'il passe à l'acte pour en finir. Même en fauteuil, avec les traitements qu'il prend, ce serait facile pour lui..

J'ai peur aussi parce que je crois le connaître. Je vois nos ressemblances, actuelles ou passées, et que j'imagine sans effort ce qu'il pourra ressentir une fois "placé".

Quel terrible mot quand on en connaît la réalité. Celles des hospices et des hepad. Celles des situations de soignants, des patients, et celle des chiffres qui donnent envie de cogner des poings dans les murs, et qui ne vont pas s'arranger vu les politiques menées.
Tout n'est plus que chiffres. L'humain s'efface au profit des nombres qu'on tamponne partout. Et j'imagine mon père devenant les numéros : de dossier X. Chambre Y. Protocole Z.

Je le visualise loin de la maison et de ses occupations. Loin de ses repères et de quiconque l'aimant réellement. Je vois sa façon d'agir parfois en limite d'enfantillage, et qui risque de le faire étiqueté "caractériel".

Petit apparté : À l'âge adulte, j'ai perdu ma grand mère maternelle. Je ne m'en suis jamais tout à fait remise.
Régulièrement je l'imagine rencontrer mon Superman. J'entends sa voix, je vois ses yeux, son regard qui pétille... Elle manque à ma vie autant que ce moment qui n'aura jamais lieu.
Aujourd'hui, je sens au plus profond de moi que j'aurais un manque aussi important si mon père partait sans que j'ai pu fièrement partager avec lui mes rêves accomplis. Je voudrais qu'il me voit dans le boulot de mes phantasmes. J'aimerais qu'il soit présent si un jour je me mariais. Je voudrais qu'il rencontre son petit-fils ou sa petite-fille, et qu'il la prenne dans les bras. Qu'en grandissant il leur apprenne toutes les bêtises dont il est si friand.
Je veux qu'il participe à l'un de ces apprentissages les plus salvateurs que j'ai pu avoir dans ma vie : l'humour.
Sans humour, mon père serait mort, et moi aussi. On aurait abandonné, il y a longtemps..

Que reste-t-il de l'humour quand on finit placé dans un endroit emplis d'anonymes qu'on a mis là par nécessité quelconque ? Il est presque aussi peu doué que moi pour parler et se faire des amis. Il ne maîtrise toujours pas ses émotions et s'interdit de montrer celles qui pourraient le rapprocher des autres. Il n'a que ses petites occupations très restreintes qui le maintiennent à flots...

J'ai peur aussi pour ma mère. Elle qui a tenu tant bien que mal jusqu'ici et qui n'est pas loin de s'écrouler. Elle qui ne sait pas demander de l'aide quand elle en aurait réellement besoin. Elle qui a vécu en grande partie pour son mari malade toute sa vie. Comment vivra-t-elle le placement : sera t elle seulement capable de prendre soin d'elle sans se laisser ronger par la culpabilité ? Si le placement se termine, saura-t-elle se faire assister ? Qui va la soutenir - en sachant que je ne reviendrais pas remplir ce rôle - ? Si mon père oublie... comment encaissera-t-elle ? Et si mon père se laisse mourir, qu'advientra-t-il d'elle ? Pourra-t-elle se relever ?

Des épreuves arrivent, pour nous tous, et je ne sais pas si on pourra chacun encaisser sa part...

Et moi je suis partie.

Partie loin pour ne plus avoir à gérer ces choses là.
Pour essayer de me construire enfin un petit bout de vie, même si je rame et que pour le moment, rien n'a marché. Partie pour essayer de n'avoir que mes propres épreuves à encaisser car j'avais besoin d'air pour les vivre.

Je ne veux pas y retourner, mais ... bon sang... j'ai peur.

Essayer de ne pas y penser. Continuer à avancer. Attendre et voir.
Croiser les doigts, dans le silence, et dans le noir.