Juste un souvenir. Juste un partage.

ScanCarteSandra1994


Elle s'appelait Sandra.

Je n'ai qu'un seul souvenir d'elle.
A-t-elle été longtemps dans mon environnement ? Je ne sais pas. Petite, n'existaient pour moi que les gens qui me parlaient, les autres étaient à peine des ombres en fond, alors difficile à dire. Et quand bien même, la plupart du temps, ceux de mon âge ne m'étaient d'aucun intérêt. Je ne sais pas ce qui faisait qu'on pouvait ou non sortir du lot. En tout cas, Sandra, elle, aura existé pour moi un après midi, en maternelle.


Sur une structure dont je ne me souviens plus si elle était de bois ou simple toboggan en plastique, dans la cour, près du portail d'entrée. Il faisait bon et beau. Nous nous étions hissées sur la structure, et nos regards se sont croisés par hasard. Elle avait l'océan dans les yeux, saupoudré d'étoiles brillantes. J'avais trouvé ça beau. Tellement beau que j'en suis restée interdite.

Je l'avais alors vu me sourire, et se mettre à me parler, comme si nous étions des copines de toujours. Moi je n'avais pas de copines, je ne savais pas m'en faire, alors vous imaginez bien combien son sourire m'a fait l'effet d'un soleil ! J'étais si excitée ! On a parlé et ri ensemble pendant toute la récréation.
Le monde était, et reste dans ce souvenir, une image diffuse et floue aux tons grisâtres. La lumière n'était que sur nous, et je n'avais d'yeux que pour elle.
Je nous voyais déjà meilleures amies, à jouer toutes les deux dans un parc..

La récréation s'est finie. Pour autant que je me souvienne, il n'y avait qu'une seule classe de chaque niveau, et j'étais dans la plus grande.
Dans mon souvenir, Sandra n'était pas dans ma classe, mais c'est peut-être une mémoire erronée. La classe n'était à l'époque, pour moi, que mon pupitre, la maîtresse et son grand tableau. Il n'y avait rien d'autre. Je serais bien incapable de citer un camarade de classe de ces premières années scolaires.. je ne peux citer que des prénoms de cour de récréations.

A-t-on joué plusieurs fois ensemble ? L'ai je revue avant la suite des évènements ? Impossible d'être sûre, malgré ma sensation que non.

Plus tard, avec l'impression que c'était seulement le lendemain - mais mon rapport au temps était si nébuleux que je peux me tromper - je suis retournée le coeur sautillant à l'école, certaine de retrouver mon "amie". Mais elle n'était pas là.
Elle était partie pour Paris, avec ses parents.
Qui me l'a expliqué ? Quand ? Je ne sais plus. Elle était partie, c'est tout ce dont je me souvienne. Ça et mes émotions d'alors.

Le sol s'est fissuré sous moi, et j'ai senti mon coeur d'enfant se voiler de tristesse, de déni, d'abandon, et de tellement de choses... j'ai pleuré son départ.

Quelques temps plus tard, j'ai reçu, par je ne sais quel prodige, une carte postale de Sandra dans ma boîte aux lettres. Lui avais-je donné mon adresse ? Nos mères avaient-elles discuté ensemble ? Pas moyen de me souvenir, mais je ne m'y attendais vraiment pas.
Quel bonheur immense de toute façon ! Elle pensait à moi depuis Paris ! Enfin, depuis le camping de la côte atlantique où elle était à ce moment là.

Sur la carte, quelque chose comme son regard bleu, bien que plus clair, m'observait dans les reflets océaniques et le ciel photohgraphiés sous un soleil en étoile. Le tout était encadré par une bordure blanche. C'était une carte toute simple, mais que j'avais trouvé très jolie.
- En y repensant alors que j'écrivais, sachant que jamais je ne l'aurais jetée, je l'ai cherchée dans mes affaires. Je viens de la retrouver et de la scanner. C'est elle qui illustre cet article. -

Je tournais la carte, la retournais, la retournais encore, regardais autour de moi ... Pas d'adresse d'expéditeur.
Il n'y avait que la carte. J'ignorais donc comment retourner sa pensée à Sandra. Lui dire que moi non plus, je ne l'oubliais pas.

C'est un tsunami de détresse et de désespoir qui s'est abattu ce jour là sur moi : je ne pouvais pas lui répondre.
Je n'avais qu'un prénom et une carte sans expéditeur.

J'ai tout de suite su que je ne la reverrais jamais. J'ai tout de suite imaginé sa peine de ne jamais recevoir de réponse, puis visualisé son oubli de moi, probablement nimbé de rancoeur..

J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je suis allée auprès de ma mère, pour demander de l'aide. Elle n'avait pas de solutions à me proposer, et je n'ai pas l'impression qu'elle en eut cherchée. Je ne me souviens que de son calme, et de ces mots : "ça arrive". Peut-être était elle, elle aussi, désemparée. Peut-être qu'elle s'en fichait. Moi je suis repartie pleurer.

C'était la deuxième fois qu'une petite fille disparaissait d'un seul coup de ma vie juste après y être entrée. L'année d'avant, il y avait eu Caroline.. cette fois, c'était Sandra..
Je n'ai plus eu de copines jusqu'à la fin de l'année scolaire, et par la suite, j'ai évité de m'attacher trop fort à quiconque.

Sandra. C'est curieux.

Je ne l'ai jamais oubliée. Aujourd'hui encore, je suis parfois teintée de tristesse quand je repense à elle. Nul ne peut savoir comment les choses se seraient passées. Mais la petite fille en moi l'a cristallisée. Son amie manquée. Soleil d'une journée. Les émotions sont toujours là, le temps n'a pas pu bien les gommer, même si je sens qu'il commence à tout estomper. Près de trente ans après...


Ne me reste d'elle aujourd'hui qu'une carte postale, aux couleurs du souvenir que j'ai de son regard, une sensation de le voir brillant sous des cheveux mi-longs tombant en petites bouclettes châtain foncé, l'illusion d'un sourire pur et franc, et un moment d'enfance où pour une fois, je me suis sentie comme toutes les petites filles du monde, et heureuse de l'être.