C'était une salle au rez-de-chaussée, la porte cachée derrière la mosaïque d'un vaste couloir.

En entrant, on se trouvait face à un mur composé de fenêtres, tout juste barré de deux colonnes. Je crois que les autres murs étaient rosés-gris.
À côté des fenêtres qui donnaient sur le parking des professeurs, sur la droite, il y avait la petite porte menant à la réserve. Réserve dans laquelle trônaient de grosses étagères, en bois ou en métal, pleines de bacs, de polycopiés, de partitions, de cds, de quelques instruments pas trop chers : flûtes à bec, tambourins, triangles... et dans un coin, sa guitare. Elle connaissait le piano et la guitare, ainsi que le chant. Elle jouait les chefs d'orchestre pour ses chorales. Et savait faire sûrement plus de choses encore, je le soupçonne. Elle avait la passion de la musique et des mélodies, et l'esprit vif et léger d'un oiseau.

Juste dans l'angle formé par le mur de fenêtres et la porte de la réserve, son bureau de professeure, à Mme C., caché depuis l'entrée par le piano. Un piano noir à liseré doré, un peu haut, mais fort peu long et large, très pratique dans ce petit espace. Il avait, je ne sais plus, deux ou trois pédales dorées. Elle s'en servait parfois, lorsqu'elle jouait pour accompagner nos voix en répétitions. Elle jouait sans regarder les partitions ni ses doigts. Le reste du temps, les touches étaient bien à l'abri sous un clapet tout aussi noir et luisant que le reste de l'instrument.
Devant ce piano, l'estrade, en blanc et gris clair chinés, au pied d'un tableau blanc. Je crois que c'est ce tableau là qui, une fois ses volets rabattus, devenait un tableau noir. On pouvait y écrire au feutre ou à la craie. Peu de classes en étaient équipées.
Sur un côté, une minuscule étagère accueillait le petit poste qui lisait les K7 et les cds.. Mme C. et lui nous en ont fait découvrir, des musiques et des chansons..

Face à l'estrade, les rangs de tables et de chaises, disposées en chevrons, avançaient jusqu'au mur du fond, avec un couloir central étroit. Je crois qu'il y avait trois places côté fenêtres sur quatre rangs, et quatre places côté mur, sur cinq rangs, ou quelque chose comme ça, plus un bureau tout seul au fond, pour les punis, ou les classes comptant trop d'élèves. Pendant quatre années, celles dans lesquelles j'étais remplissaient la salle. La plupart des classes comptaient entre 25 et 33 élèves..

Dans cette salle, je me mettais presque toujours au troisième rang. Tout à droite, ou tout à gauche, selon les fois. Hors de question d'être au premier rang ou au second, et impossible d'être tout au fond si l'on voulait pouvoir suivre le cours. Et moi je voulais suivre le cours. Je ne pouvais pas faire mieux que n'avoir personne d'un côté. Ce n'était pas assez un cocon, mais suffisamment pour tenir le coup, même s'il m'est arrivé de me retrouver cernée de toute part.. c'est qu'il fallait être rapide pour trouver une place sur les côtés.

Côté gauche de la classe, c'était là que je me faisais interroger sur la flûte à bec. C'est toujours tombé de ce côté là. Curieux.
Mme C. mettait la musique en route sur le petit poste à k7, et il fallait suivre en jouant la mélodie indiquée sur la partition. Ça, ça allait, je n'avais pas trop peur. Les notes emplissaient la pièce, toujours un peu trop fortes, mais me permettant d'ignorer un peu les autres, noyés dans le "bruit".

Je jouais avec application, un peu effrayée à l'idée qu'un jour, Mme C. ne me reproche publiquement ma supercherie. Elle l'avait vu je le sais bien : incapable de lire ma partition autrement que pour savoir si le son montait dans les aigus ou descendait dans les graves, j'avais minutieusement recouvert chaque note de sa couleur de l'époque. Le "sol" en jaune, le "la" en rose, le "si" en rouge... Seul moyen pour moi de pouvoir déchiffrer ce charabia. J'avais appris quel doigté sur ma flûte correspondait à quelle couleur sur mon cahier, pour n'avoir pas à réfléchir, et me concentrer sur le rythme qui me posait tant de soucis.
Elle ne m'a dit qu'une seule fois, en privé, qu'il serait mieux que j'apprenne sans les couleurs. Si j'avais pu, je l'aurais fait, mais j'étais si aisément perdue. Elle le savait je crois.

Pour me permettre de m'entraîner à la maison, elle m'avait copié la cassette d'accompagnement. Je mettais la musique sur mon petit poste, et je jouais par dessus. En boucle. Des heures durant. J'ai appris par coeur chaque morceau, littéralement sur le bout des doigts. Comme c'était pour avoir de bonnes notes, mes parents m'ont pratiquement toujours laissée faire. Pour moi c'était un peu plus que ça. Je faisais de la musique, et c'était magique.
Vous rirez si vous le souhaitez, mais j'ai encore mon cahier, et la cassette...

Côté droit de la classe, c'était le plus souvent là que je me faisais interroger en chant. Dans cette salle de classe, c'était le pire qui puisse arriver. En théorie il aurait fallu grimper sur l'estrade et se mettre face à la classe. Bonjour le cauchemar !! Heureusement, Mme C. n'a jamais forcé aucun élève à y monter et, sauf contexte exceptionnel, je n'ai pas le souvenir que quiconque y soit allé pour pousser la chansonnette devant tout le monde. Pas avec elle en tout cas.

Recroquevillée sur ma chaise, la tête baissée, le visage planqué sous ma chevelure qui tombait jusque sur le bureau de bois (et que je gardais longue en grande partie pour ça), je fixais mon carnet des yeux, sans en avoir réellement besoin. Je connaissais par coeur les mots et la mélodie, sans avoir à forcer. Mais j'avais besoin de ce simulacre de cocon, sans quoi jamais je n'aurais pu ouvrir la bouche. Ma barrière à moi, ma seule barrière, pour m'isoler, me protéger.
Tendue, j'essayais de prendre le moins de place possible. Ne pas croiser les yeux de qui que ce soit, et ne surtout pas penser à tous ces regards qui d'un coup me tombaient dessus quand elle appelait mon prénom. Lutter contre les frissons glacés, ravaler la litanie viscérale qui hurlait dans ma tête, toujours elle, comme chaque fois qu'on s'adressait à moi en classe, ou ailleurs : Ne me regardez pas. Pitié. Ne me voyez pas. Oubliez-moi. Je n'existe pas !!

Je commençais à chanter parce qu'il le fallait, vu que la professeure me le demandait. Pour ne pas avoir de punitions, ou de mauvaise note. Parce que contrer l'autorité ne me serait jamais venu à l'idée. Mais aussi parce que même si je crevais de honte qu'on entende ma voix et qu'on puisse me voir, j'aimais ça : chanter. De plus, j'appréciais ma professeure, je voulais qu'elle soit contente. J'ai toujours beaucoup fonctionné à l'affectif en cours, et les professeurs les plus passionnants pouvaient me faire bosser tant qu'ils le voulaient.
La voix mal assurée, j'y mettais tout le coeur que je pouvais. Je chantais en tentant d'ignorer les petits tremblements de mon corps, et les réactions que j'entendais, et qui me mortifiaient, qu'elles soient positives ou non. Certaines résonnent encore.  "Crâneuse" "Ah mais elle chante plutôt bien en fait" "Tu parles on dirait un veau" "C'est carrément trop aïgu, c'est quoi cette voix ?" ...

"C'était très bien Landrynne." hélas parfois suivi de "Encore une fois s'il te plaît. Montre à tes camarades".
Plusieurs fois, la professeure m'a fait ce coup-là : de me redemander de chanter. C'était comme une décharge électrique de sentiments paradoxaux. Oui j'étais contente d'avoir manifestement réussi ma prestation à ses yeux, et qu'elle ait apprécié, mais bon sang, quel enfer ! J'étais submergée par une vague de honte et de panique. Là je me mettais à trembler très fort malgré moi, et les larmes me montaient aux yeux. La tête enfoncée plus encore entre mes épaules, les poings serrés comme si je voulais planter mes ongles rongés dans ma chair, le souffle à moitié coupé, je reprenais le chant. Je me savais ridicule avec ma voix d'un coup chevrotante. Je n'y mettais guère de coeur cette fois-ci, et j'en voulais un peu à ma prof de ce mauvais tour. Bien sûr, c'était toujours moins bien la deuxième fois, mais je m'en sortais toujours avec une bonne note, et une boule dans la gorge.

L'interrogation passée, elle passait à l'élève suivant, et j'attendais.
Ne pas détendre le corps, ne pas relever la tête. Surtout ne pas bouger, demeurer absolument immobile. Je priais toujours pour qu'elle choisisse rapidement sa prochaine victime et que celle-ci commence vite à chanter, figée d'effroi.
Attendre que tous les yeux se lassent et trouvent une autre proie. Puis attendre quand même la fin du cours, par précaution. Rester à l'abri derrière mon rideau de cheveux, ne pas me faire remarquer. Faire comme si je n'entendais pas les élèves qui voulaient me parler de ma "prestation", comme si je ne sentais pas les coups de coudes. Respirer discrètement... se dissoudre. Je n'existe pas, oubliez moi, je n'existe pas.

Je savais que je ne serais pas la première à sortir de cours, cette fois-ci, mais bien la dernière. Presque chaque année, la récréation suivait la leçon de musique, et, contrairement à mes petits camarades, je n'étais de toute façon jamais pressée d'aller dans la cour. C'était toujours bien plus l'angoisse que la classe, et les coins isolés étaient prisés.
Avant même la sonnerie, tous étaient déjà prêts, moi je n'avais pas frémis, toujours dans la même position ou presque. Mme C. ne nous lâchait que pile au retentissement des hauts-parleurs. Si on avait le malheur de tenter de partir avant, elle retenait les élèves et les forçait à partir encore plus tard. Alors ils étaient juste dans les startings-blocks. Un seul mot suffisait pour lâcher tout ce petit monde qui partait en courant.

Alors seulement, je mettais mes affaires dans mon sac pendant la ruée des autres au dehors, puis j'allais doucement à la porte, soulagée d'avoir passé l'épreuve du feu une fois encore. Je savais que les quelques cours suivants dans cette salle seraient consacrés à l'apprentissage de la musique et du chant, sans interro, et que ce serait bien. On verrait les instruments, quelques courants musicaux, et je découvrirais un nouveau chanteur correspondant à "mon époque". J'essaierais une fois encore d'apprendre à décoder les dessins en noir et blanc sur les lignes, et en cas de nouvel échec, j'y mettrais à nouveau de la couleur, tant que ça passe..

Régulièrement avant de sortir, je tournais la tête vers Mme C. Régulièrement, elle me regardait aussi. Sans un mot, mais avec un petit sourire calme, serein, sincère. J'ai toujours eu l'impression qu'elle, elle me comprenait un peu.

Ses cheveux de paille délavée étaient coupés au carré, masquant ses oreilles et les branches de ses lunettes ovales, posées sur un nez menu qui m'a fait apprendre l'expression "en trompette". Elle avait le visage assez fin, presque maigre, mais empreint de bonhomie. Ses yeux étaient vifs, pétillants de vie, de joie, d'envie de voir des étoiles. Et elle avait le regard doux, presque tendre et maternel avec nous.

Je crois qu'elle m'aimait bien, et je sais que je l'aimais beaucoup. Cette femme et moi avions un lien invisible. Celui qui s'enroule autour de l'amour de la musique, et d'une transmission de savoir. Combien d'élèves et de professeurs réalisent ce lien que crée l'apprentissage entre deux êtres ?

C'est elle qui m'a demandé d'intégrer la chorale du collège, puis sa chorale semi-professionnelle remplie d'adultes quand j'entrai au lycée. Elle ne s'est jamais formalisée que je reste à l'écart des autres, et a rempli nombre de mes années adolescentes de chansons. Elle m'a fait aimé les grands classiques et même les musiques d'église. Et elle a ouvert la porte pour le professeur suivant qui lui, allait m'offrir une initiation à l'opéra et aux films musicaux. Car oui, j'ai eu la chance d'avoir pas mal de professeurs extra-ordinaires, si passionnés qu'ils emportaient les élèves avec eux, pour un plus grand bonheur partagé. Ils ont marqué ma mémoire bien davantage que mes petits camarades, et souvent pour de biens meilleurs motifs.

Cette chère Mme C.. Notre relation s'est terminée par ma faute. Le jour où j'ai été obligée de passer au premier rang pour saluer la foule après un solo. Quittant le refuge du mur d'adultes qui m'avait abritée jusqu'alors, poussée par les collègues vers le devant de la scène, je me suis avancée.. J'ai levé la tête : il y avait des tas de gens et.. je n'ai plus rien vu. Mes yeux se sont noyés de larmes. J'ai voulu disparaître. Je suis partie dès que j'ai pu, je suis rentrée en pleurant. Et j'ai tout arrêté.
J'aurais du profiter au contraire, mais je n'osais pas. Pas si on savait que c'était ma voix; que j'existais. Je ne pouvais pas. Je me demande si elle le savait, ça aussi, si elle n'a pas essayé de m'aider en faisant cela ce jour là.. si elle ne m'en a pas voulu d'échouer et d'abandonner..
Probablement que non. Elle n'était pas comme ça.

Aujourd'hui, je n'ose toujours pas. Et j'ai en grande partie perdue ma voix, côté aïgu surtout. Assez vite elle tremble, grésille, devient rauque, et j'ai la gorge qui brûle... Je n'essaie plus tellement de chanter autrement que ponctuellement dans mon coin. J'ai rendue ma flûte à bec, et je n'ai jamais réussi à me sentir assez sûre de moi pour apprendre à jouer d'un autre instrument malgré une immense attraction pour certains d'entre eux et quelques essais en secret sur la guitare d'un proche...

Alors de temps en temps, je repense à cette salle de musique. Cette chance que j'ai eue. Ces chances. D'avoir eu une prof' géniale, d'avoir pu utiliser ma voix comme je le voulais ou presque, d'avoir pu essayer un instrument... Et parfois je me demande inutilement : si j'avais cru en moi... aurais-je osé davantage à cette époque là ?

Mes places au troisième rang. Mes notes en couleurs. Les polycopiés d'instruments. Un jour ça disparaîtra de ma tête. Mais mon coeur n'oubliera jamais cette petite dame attachante qu'était ma professeure, pas plus qu'il n'oubliera la photo impressionniste que ma mémoire a attaché définitivement et en douceur à cette salle de musique..

Et qui aujourd'hui me donne l'envie d'aller toquer à la porte d'une école de musique... il n'est peut-être pas trop tard pour oser essayer, et pour faire vivre l'héritage que m'a laissé Mme C...

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